Le journal de Marceline : l'accouchement
Kate Collins



20 décembre, 1905
Mon cher journal,

J'ai perdu ma vie. Vraiment, c'est le bébé que j'ai perdu, mais à mes yeux les deux sont les mêmes. Je suis pleine d'une sensation vide, et je suis tellement froide et seule. La vie que je portais dans mon corps est morte maintenant. Tout semble complètement désespéré et je ne sais pas ce que je devrais faire.
Bien que ce soit très difficile pour moi, je dois raconter cette nuit de mon angoisse. Chaque fois que je ferme les yeux je peux voir le sang partout. J'attendais que le bébé pleure, le son qu'une nouvelle mère aime entendre, mais le cri parfait n'est jamais venu. Quand mes douleurs de l'accouchement ont commencé, j'avais peur, mais je savais que je devais être forte pour le bébé. "Michel sera là bientôt", je me suis promise, mais j'attendais longtemps sa voix, et finalement, ma douleur a tout éclipsé.
En regardant les expressions des figures des médecins, je savais qu'il y avait quelque chose de mauvais. "Qu'est-ce qui se passe?," demandais-je avec de plus en plus d'urgence. Mais chaque fois, ma question était ignorée, et il me semblait que je m'effaçais. Quand Michel est finalement arrivé, j'étais complètement exténuée. En comprenant ce qui s'était passée, il était frappé de chagrin, se jetant sur mon lit. Les larmes s'écoulaient librement ce soir-là; mais c'est vraiment un incident trop horrible pour oublier. J'ai lavé les draps de lit mille fois, mais je sais maintenant que c'est impossible pour eux d'être nettoyés de nouveau. Un incident comme celui-là ne pourrait jamais être effacé. Je suis vraiment changée moi-même. En perdant notre enfant, je sens que j'ai perdu notre avenir aussi. Je sais que j'ai déçu mon cher mari.
Ce serait beaucoup plus facile si Michel me soutenait plus. Alors, ce n'est pas juste que je le blâme. En réalité, il est fort comme toujours, mais je peux voir l'angoisse dans ses yeux et elle pénètre mon coeur comme des aiguilles. J'espère pouvoir être plus courageuse parce que c'est toujours Michel qui doit me protéger et résoudre nos problèmes. Parfois, je pense que j'aimerais mieux que notre mariage soit plus égal, mais je sais que ce n'est pas notre façon de vivre. Je suis destinée à être faible toujours. Avec un regard rétrospectif, je me rends compte du vrai rapport entre nous deux. Même quand il était malade, c'était moi qui avais peur. Il ne me permettait pas de prier, et sans Dieu je me perds. La religion me donne beaucoup de confort dans les temps de peur et d'incertitude. Sans ma croyance, c'est comme si j'étais dans une grotte sans lumière. C'est une différence fondamentale entre nous, et c'est vraiment un abîme très difficile de construire un pont pour que nous puissions nous comprendre mieux.
Mon pauvre journal intime, je suis vraiment désolée que tu doives écouter mes pensées bêtes, mais je n'ai personne à qui je peux révéler ces choses. Pauvre Michel, je ne veux pas le charger avec ces choses. Il a trop de soucis maintenant, et les miens sont sans importance en comparaison. Je trouve que j'arrive à ma préoccupation principale. De plus en plus, il semble que je sois trop simple pour Michel. Je sais qu'il y a des fois quand il n'est pas satisfait, et j'ai l'air de le décevoir. C'est ridicule peut-être, mais je désire tant contribuer à notre vie ensemble. En perdant le bébé, je sens que j'ai perdu ma chance de donner une partie de moi-même à notre union. Souvent, depuis notre retour à Paris, il me semble que Michel n'est jamais content et rien que je fais ne l'aide. Il va toujours voir et parler avec Ménalque. Je sais que je dois tâcher d'aimer les amis de Michel et de les accepter avec un coeur ouvert. Quand même, il y a quelque chose d'étrange chez Ménalque. Il est difficile de désigner avec précision l'aspect exact de Ménalque qui m'ennuie, mais quelque chose de mauvais existe en lui. Parfois, je pense que je peux voir ce mal dans Michel, et j'ai peur de l'influence de Ménalque. La pire partie de la nuit où j'ai perdu l'enfant c'est que Michel était avec cet homme quand j'avais le plus besoin de lui.
Je veux avoir une vie "normale." Tout ce que je désire est une maison avec Michel et nos enfants. Pour nous c'est toujours voyager. Je préfère le repos. Ah, qu'une vie stable soit possible pour nous deux! Il me semble que Michel cherche une partie de lui-même et je suis sûre que cette chose peut se trouver chez nous. Une vie sans changement serait merveilleuse pour moi, mais je consulte et défère à Michel toujours. Je veux que Michel trouve ce qu'il cherche, et bien que je ne sache pas ce que c'est, si je peux l'aider, ce serait mon seul souhait. Mon cher journal, maintenant cette histoire est finie. Je ne sais pas ce que sera ton jugement, mais je me sens mieux de l'avoir racontée.

Je demeure ton amie fidèle,
Marceline